J’ai compris pourquoi j’ai autant de mal à quitter la maison, pourquoi chaque départ me demande un effort que je ne m’explique pas toujours.
Parce qu’au fond de moi, partir me fait croire qu’en rentrant, je vais te retrouver. Je t’imagine dans la chambre, en train de jouer avec ta maman. J’entends presque sa voix dire : “É o papai ? É o papai que chegou ?” Et toi, tu arrives en courant, avec ton sourire, un jouet dans la main, prêt à me le montrer. Je fais semblant de te faire peur — “Vou pegar esse menino !” — et tu fuis en riant. Alors je te rattrape et je te couvre de bisous.
C’est dans ces images que je me suis accroché, sans même m’en rendre compte. Et quand elles ne sont plus là, quelque chose en moi vacille. Ce traumatisme ne s’est pas installé lentement. Il est arrivé d’un coup, comme ton départ. Brutal, incompréhensible, silencieux.
Je ne suis plus dans la colère, ni dans l’injustice. J’ai reçu beaucoup d’amour autour de moi, beaucoup de soutien, de compassion, et c’était précieux. Mais avec le temps, il devient impossible d’ignorer ce que cette situation a laissé en moi. Je me fais violence tous les jours pour avancer, pour sortir, pour continuer à vivre. Pourtant, une peur reste là, tenace : celle de revenir et de ne plus rien retrouver. Ni ma maison, ni mes affaires, ni ce que j’appelais ma famille.
Ce choc a changé quelque chose de profond. Il m’a appris que tout pouvait disparaître sans prévenir. Et depuis, même si je crois encore en l’être humain, même si je continue à voir le bon avant le mauvais, quelque chose en moi reste en alerte. Quand quelqu’un me dit “tu peux me faire confiance”, mon corps ne réagit plus comme avant. Il ne rejette pas, mais il se protège. Comme si, désormais, croire devait toujours passer par une vigilance extrême.
Je ne veux pas devenir quelqu’un de fermé. Je ne veux pas vivre dans la peur. Mais je dois accepter que certaines blessures ne disparaissent pas. Elles se transforment. Elles obligent à reconstruire autrement, avec plus de conscience, parfois plus de retenue.
À la fin de l’année dernière, la violence est entrée dans ma vie. Je me suis fait frapper au visage par une femme. Ce moment, je ne peux pas l’effacer. Il ne devrait jamais exister dans une relation, et pourtant il est là, inscrit dans mon corps, dans ma mémoire.
Et ce qui me bouleverse encore aujourd’hui, c’est de me souvenir qu’à un moment, j’ai pensé que je le méritais. Que peut-être, en acceptant, les choses allaient s’apaiser.
Je me suis effacé. J’ai laissé de côté ma fierté, mon ego, mon orgueil, jusqu’à m’agenouiller face à l’inacceptable. Parce que la violence ne commence pas avec un geste. Elle commence avec des mots, répétés, insistants, qui finissent par te faire douter de toi, te diminuer, t’éteindre peu à peu.
Si tu es en train de lire ces mots et que tu vis quelque chose de difficile, sache que tu n’es pas seul(e). Parler est difficile, partir l’est encore plus, mais rester dans la violence détruit à petit feu. Personne ne mérite de vivre dans la peur, ni de se perdre pour que quelqu’un d’autre existe.
Si tu as besoin d’aide, en France, le 3919 est un numéro gratuit et anonyme. En cas de danger immédiat, appelle le 17 ou le 112. Il existe des personnes, des structures, des mains tendues. Tu mérites d’être en sécurité, tu mérites de vivre.
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